Les peintres de Marseille

C’était avant la libération pendant la dernière guerre.
Un jour en me baladant, j’ai vu un bonhomme qui était assis sur un talus dans la campagne. Il dessinait, il peignait. Et moi qui suis plutôt timide et réservé, je suis allé le voir en lui disant :  » Mais vous peignez ! »
C’était ridicule, mais j’étais totalement stupéfait de voir quelqu’un peindre ! Et on est devenus amis. Ce type était un peintre marseillais et communiste. Il s’était réfugié dans le village, chez un de ses parents, pour « se planquer de la Gestapo » comme on disait. Il allait peindre dans la campagne. Ce type s’appelait Antoine Serra, il était très connu à Marseille, avec le groupe d’Ambrogiani, Ferrari, et quelques autres.

Je devais être assez volontaire. J’ai dû agresser ce monsieur qui était très gentil, j’étais tellement curieux, j’avais un appétit tellement fort de tout ça. De plus il avait une nièce qui était très jolie!

Il devait être assez pauvre, mais il faisait de grandes aquarelles. Un jour, après la Libération, Antoine m’a invité à Marseille dans son atelier. Je suis allé le voir, il peignait. J’avais amené des toiles.
Il était occupé à faire le portrait d’une dame qui était collectionneuse de tableaux. Elle a voulu m’acheter une de mes toiles. Ça a été le sommet de ma carrière : je n’ai jamais eu autant de succès que ce jour là !
Elle m’a acheté une toile, je ne sais plus, 25 ou 50 francs, mais c’était tellement miraculeux !
Par la suite, Serra m’a fait rencontrer d’autres peintres. J’étais admis dans les ateliers, dont celui d’Ambrogiani. Lui, je le détestais. Tout de suite, j’ai détesté ces atmosphère : il y avait des filles, il y avait des gars qui faisaient la cour aux peintres, ça, j’ai tout de suite détesté. Au contraire de Serra, qui était un type très réservé, très modeste. Ambrogiani était une sorte de grande gueule, une sorte de marseillais dans tout ce que ça a de plus péjoratif. Sa peinture ne me séduisait pas tellement, cette espèce de violence… mais j’avais les pieds dans la société, j’avais 18 ans, j’étais fou…

Autant que je me souvienne, je n’avais pas d’ambition, je n’avais pas envie de devenir un homme célèbre. Par contre, j’avais un plaisir sensuel à peindre.
À cette époque, j’avais beaucoup de mal à me procurer de la peinture et, sans doute sous l’influence de ces peintres marseillais, je peignais avec beaucoup de couleurs, j’en barbouillais partout, c’était incroyable ! Jamais plus je n’ai fait ça.

Aujourd’hui, j’économise la couleur, je n’emploie que ce qu’il faut, mais quand j’avais entre 16 et 18 ans, c’était le débordement !

Paul COUPILLE (monographie, page 10)